Compartiment C, voiture 193. Edward Hopper. 1938. Collection I.B.M. New-York.
Que faut-il
penser de ces quelques uvres du célèbre peintre américain
Edward Hopper (1882-1967), réunies ici par mes soins ? Tout d'abord,
il apparaît que tout semble à la fois très banal,
très commun (des images d'une réalité qui, si elle
est déjà datée, pourrait être encore la notre
) et cependant doté d'une aura de mystère, parlant un langage
silencieux qui s'adresse aux fibres secrètes de notre âme.
Regardons de plus près :
Une femme
lit un magazine dans le compartiment d'un train
Rien ne semble
retenir son attention en dehors de cette lecture. Le paysage, de l'autre
côté de la vitre, défile sans que personne, dans
le compartiment, ne songe à le regarder, à le retenir
(et cependant, il semble figé comme un poster, comme s'il n'avait
plus rien de singulier, comme s'il représentait tous les paysages
que l'on peut apercevoir depuis un train), tout semble filer, fuir,
se séparer instantanément sans que rien ne vienne arrêter
la course rapide des hommes, des machines et du temps. La femme est
là, le monde extérieur est là, le compartiment
existe, mais toutes ces réalités s'ignorent. Le sentiment
de séparation et de fuite est accentué par un jeu de perspective
qui conduit notre regard vers le fond du compartiment, vers une zone
dépourvue de sens, une simple parenthèse d'espace s'affirmant
en creux. Le motif principal (la description de la femme) est ainsi
relégué sur un bord, tombant presque dans l'accessoire,
au profit d'une construction décentrée, dynamique, à
la manière d'un cadrage publicitaire qui voudrait mettre en valeur
le voyage, mais où dominerait le sentiment de solitude et de
vide. L'espace, intérieur comme extérieur, est très
structuré, presque irréel à force de précision,
un peu comme dans une toile surréaliste présentant une
folle architecture (un souvenir de De Chirico ?) Tout semble construit,
organisé, déformé par la main de l'Homme, jusqu'à
cette nature qui s'étend au dehors et qui exhibe ses ponts et
ses routes et que rien n'oppose physiquement au monde intérieur
(voyez comme les lignes du compartiment se prolongent vers l'extérieur,
et aussi, comme la toile obéit à un unique impératif
d'unité chromatique vert-bleu-gris qui égalise tout, en
passant par de multiple nuances.) Pourquoi la passagère du compartiment
C éprouverait-elle la moindre curiosité pour ces lieux
de passage, pour ces terrains balisés par l'usage humain, et
qui ne pèsent guère face à l'attrait d'un bon livre
? D'ailleurs, le visage de la jeune femme, qui disparaît derrière
un voile d'ombre, semble absent, comme absorbé, effacé,
par la lecture, et son corps prend l'apparence idéale d'un objet
inanimé, attendant la délivrance de l'arrivée,
dans une pose mécanique et guindée. L'atmosphère
est d'un calme absolu, chaque chose est à sa place et le voyage
se poursuit très tranquillement. Chez Hopper, rien n'est représenté
que la persistance des choses, leur volonté de nous apparaître,
chargées de leurs questions et de leurs mystères, et,
puisqu'il n'y a pas de vrai sujet, il nous faut penser que l'intérêt
est ailleurs, peut-être dans l'esprit de ces créatures
étrangères qu'un instantané photographique nous
découvre brutalement *, c'est à dire, pour nous, dans
un ailleurs invisible, définitivement inaccessible. Le tableau
devient le spectacle de la pensée en action et, comme cette gravure
très souvent reproduite de Dürer qui représente la
Mélancolie (les poses sont très similaires), il finit
par incarner la pensée elle même. |
Le Pape Sixte IV avec ses neveux. Melozzo da Forli. 1480. Fresque (détail). Vatican |
La famille Bellelli. Edgard Degas. 1860-65. Musée d'Orsay. Paris. |
Hôtel près d'une voie férrée. Edward Hopper. 1952. Hirsbhorn Museum and Sculpture Garden |
Route à quatre voies. Edward Hopper. 1956. Collection particulière |
Hopper admirait la peinture des impressionnistes français et tout particulièrement l'uvre de ceux qui s'étaient frottés avec curiosité et franchise à la réalité, sans craindre ni sa bizarrerie, ni son sordide, ni sa banalité désespérante: Manet, Degas, Caillebotte. Edward Hopper est, d'une certaine manière, l'un des premiers représentants de la famille des naturalistes fantastiques. Naturaliste, car exhibant divers aspects de la vie moderne, un monde mécanisé, technique, qui n'a pas honte de sa laideur, mais dont les habitants n'occupent qu'une portion marginale et font preuve d'une étonnante passivité. Fantastique, à cause d'une qualité très particulière d'émotion. La jeune femme qui prend son café, l'homme qui lit son journal et celui qui jète un oeil furtif par la fenêtre (et celui à qui sa femme s'adresse, entend-il seulement ?), sont, comme la femme du compartiment C, les personnages sans nom d'un univers étriqué comme un petit salon : Angulaire et replié sur ses quatre côtés, sagement meublé, essentiellement vide et n'ouvrant que prudemment ces fenêtres vers un ailleurs gris et atone, un environnement étrangement lointain et qui est déjà comme un autre monde, un monde où vivent d'autres inconnus. Comme la femme à l'absinthe de Degas, et la femme à la prune de Manet, rien ne semble devoir entamer leur concentration, leur attente ou leur indifférence. On imagine leur regard gris, féroce ou sans illusion, la lenteur de leur geste, le vide de leur conversation. Leurs postures rigides, d'automates vivants, rappellent la peinture de la première Renaissance. Ils appartiennent encore, plastiquement, à un monde qui vient d'inventer la perspective. Leurs regards incommunicables ne se croisent pas. Ce serait-ils déjà tout dit, ne resterait-il plus aucun espoir ? Dans un Automat,
un restaurant automatique, une femme pensive, lointaine, est attablée;
elle attend quelque chose, ou quelqu'un, ou peut être rien du
tout, seule, le dos tourné au spectacle d'une vitre immense,
éclairée de l'intérieur par deux rangées
de lampes qui semble vouloir creuser un chemin d'étoiles vers
le cur de la nuit. En face d'elle, une chaise vide qui soudain
prend vie, dans le silence et la solitude. Femme et objets, côte
à côte : un radiateur, une table, un verre, rien de commun
(si ce n'est un rapport de pure échange, un lien de fonctionnalité;
c'est parce que la jeune femme à faim que la tasse est là,
devant elle, etc.). La scène immobile rend à merveille
le passage du temps. La pièce se creuse dans l'indifférence
générale, comme derrière la fenêtre du compartiment
C. Mais dehors, il n'y a rien. |
Mélancolie. Albrecht Dürer. 1514. Gravure |
La prune. Edouard Manet. 1876-77. National Gallery of Art of Washington. |
Dans un café. Edgar Degas. 1876. Musée d'Orsay. Paris |
Automat. Edward Hopper. 1927. Des Moines Art Center. Iowa |
Il y a quelque
chose d'inquiétant dans la vision de ces couples qui n'ont plus
rien à se dire, dans la présence de ces fenêtres qui
n'ouvrent sur rien, dans l'obsédante géométrie de
ces murs colorés et dans la mise en scène de ces trajectoires
qui jamais ne se rencontrent. L'espace vide semble du coup repeuplé,
augmenté, et se mesurer à l'humaine présence. Quelque
chose semble y dormir et attendre. Quelque chose qui fait écho
à la détresse de ces tragédiens minuscules qui ne
représentent que leur propre vie, sans fard, en plein jour. Alfred Hitchcock, un grand admirateur, a parfois emprunté au peintre son art des plans et des cadrages (larges, cinématographiques), son sens de la composition et même son goût des architectures banales et insolites à la fois, faisant une place de choix aux ombres, aux perspectives fuyantes et même à la présence abstraite des choses qui parfois semblent vouloir dominer les acteurs. Ses films noirs sont ponctués d'espaces angoissants où viennent s'abîmer toutes les illusions humaines, et où sommeillent les monstres. Par Frédéric, diplômé de l'Ecole du Louvre. * comment ne pas penser à légende du Diable Boiteux, qui soulevait le toit des maisons pour révéler ce qui s'y passait ? Cary Grant dans Soupçons
d'Alfred Hitchcock. 1941. |